Le piano... de famille

Publié le par Annie

Alice était une voisine de palier. Elle voulait changer de piano et désirait un instrument plus performant. Souhaitant se débarrasser de l'ancien, elle le proposa à mon fils aîné, qui était inscrit au conservatoire de musique, en classe de solfège. A l'époque, je ne pouvais pas acheter d'instrument. Cette proposition tombait à point.

 Ni une ni deux, le piano fut traîné, poussé, porté, (ouf !) déménagé et vint prendre sa place dans notre appartement.

 C'était un piano droit de travail. Fabriqué par la maison Henri Hertz et datant de 1873, il avait fière allure. Il était en acajou, verni et ses touches étaient en ivoire... Les poignées en bronze étaient très travaillées. Sur les côtés, soutenant la table d'harmonie, les jambages étaient sculptés et muni de deux pédales permettant d'augmenter son potentiel expressif. Le son musical produit par ses cordes tendues sur le cadre de bois rigide, produisait un son chaud et semblait bien timbré :

 « Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do ! » « Mais il est faux ! » Et oui ! Alice s'était bien gardée de nous donner ce détail ! « Ah, maman, il est là, on le garde, hein ? » ...

 On le garda mais il fallut le faire accorder... Rendez-vous fut pris avec un accordeur. Le devis en était très élevé et le cadre en bois légèrement fêlé ne donnerait peut être pas toute sa mesure... « Vous comprenez... Il faudrait changer le cadre... En bois, cela n'existe plus... Certainement, il vous en coûtera une  belle somme... »

J'ai renoncé...

Je l'ai entretenu, ciré et encaustiqué, frotté, j'ai nettoyé les touches d'ivoire avec de l’eau oxygénée. Il était beau et faisait envie aux visiteurs amis, qui ouvrant le dessus, pianotaient et découvraient ainsi qu'il était faux, mais faux ! Déçus, ils refermaient le piano et celui-ci retombait dans sa solitude musicale.

Et le piano a trôné dans la salle à manger, pendant des années et des années, admiré pour son style et sa beauté... Et la famille a fini par s’attacher à son bois, à son allure et à sa fausse harmonie. Il est devenu cher à nos cœurs… Il nous a suivis à chaque déménagement, plusieurs fois, dans des conditions parfois difficiles et risquées : le passer par la fenêtre ou le faire grimper au 9e étage de l’immeuble alors qu’il ne rentrait pas dans l’ascenseur…

Un jour, un huissier frappa à la maison... Oh ! Pas pour une grosse somme, mais quand même, ces gens ne font pas de cadeaux... Alors, dans la maison, il nota sur son calepin : des objets, des meubles, des livres, la télé et, le beau piano...

Et, là, devant la convoitise de cet odieux personnage qui pour une petite somme de deux cents francs, voulait prendre y compris le piano, mon gars s'interposa, les larmes aux yeux, et dit : « Ah, non pas le piano, c'est le piano de ma grand-mère, j'y tiens, vous n'avez pas le droit, c'est un piano de famille ! »

Rencontrant le regard courroucé mais amusé de mon fils, décelant dans son œil un air coquin et narquois, prise au jeu,  j'ai abondé dans son sens : « Ben oui, quoi, c'est un piano de famille... Il a de la valeur ! Surtout une valeur sentimentale... Vous vous rendez compte, que penserait la mamie si elle savait que son piano partait aux enchères publiques ! Quelle horreur ! »

Et l'huissier, bouleversé par ce cri du cœur, effaça de sa liste, le plus bel objet de la maison : le piano… de famille !

 

Annie de  La Boisardière, le 25 novembre 2011 pour le Club des écrivains

 

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Publié dans Mon herbier

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