Comment ne pas écrire une thèse... (extraits)
Extrait de : "Comment ne pas écrire une thèse..." Annie
Les moments de la prime enfance...
Selon Jean-Louis Le Grand*, une histoire de vie, cela peut être « un nom et un prénom… »
Va pour le nom mais pour le prénom, je suis déjà marquée du sceau d'une grand-mère abusive qui voulait m'appeler Anne-Marie parce qu'elle était bretonne et catholique et qu'elle n'aimait pas beaucoup maman, qu'était coco ! Pour le coup, maman a fait un léger effort, a condensé le prénom et m'a prénommée Annie. La belle famille n'a jamais accepté cette concision et j'ai toujours été considérée comme le vilain petit canard. Les rapports familiaux n'ont pas été en s'arrangeant dans le temps... Ce qui fait que ce moment de vie s'est vite révélé une histoire courte ! Et une rupture avec la vie familiale du côté paternel. Voilà, çà, c'est fait. Une branche de mon arbre totalement sèche...
Donc, je suis née le 1er août 1939. Mon père est parti à la guerre le 1er septembre 1939. Je ne l'ai revu que le 21 mai 1945 (j'ai un doute sur le jour exact...). Il a été libéré par les Russes. Il était en Pologne au camp de Ravaruska. Donc pas de papa... La guerre, les bombardements, la peur, la maladie...
Au moment où je vois pointer ma finitude, je m'aperçois que ma vie fut très souvent marquée par des ruptures. Ruptures qui me semblent psychologiquement importantes. Par exemple, l'absence du père...
Maman m'a élevée dans le souvenir de ce papa prisonnier,
qui-était-beau-et-qui-reviendrait-un-jour... En l'attendant, elle m'a élevée seule, comme elle a pu, en veillant surtout sur ma santé précaire, et en me donnant beaucoup d'amour. Car ma santé fut souvent très perturbée pendant la guerre !
Ainsi, pendant cette période, elle a travaillé... Elle faisait de la couture à domicile, elle travaillait à mi-temps à la mairie de V... au service de distribution des cartes d'alimentation... Mais aussi et surtout, elle a fait partie de ces gens dont on ne parle pas mais qui a résisté à l'ennemi du moment, en aidant les Juifs à se nourrir en soustrayant des cartes d'alimentation au nez et à la barbe des Allemands, qui occupaient la mairie... Cela, je l'ai su plus tard... Je garde de ma maman de cette époque-là, le souvenir d'une petite femme très alerte, joyeuse, pleine d'énergie et d'amour, et quand j'y repense maintenant, rudement gonflée !
Pendant la guerre, la sirène des alertes, et les sifflets de la défense passive qui passaient dans les rues et demandaient d'éteindre les
lumières m'impressionnaient. Ces instants étaient paniquants. On descendait dans les caves... C'était sale et l'alerte terminée, on remontait tout noir de charbon... A l'école, lorsqu'il y avait
de l'orage, nous étions tellement conditionnés, qu'on se cachait sous les tables ! Aujourd'hui encore, je crains l'orage, les avions qui volent trop bas, j'ai une sainte horreur des parkings
souterrains, ainsi que des caves. Je suis devenue claustrophobe.
*Jean-Louis Le Grand, spécialiste des histoires de vie, Professeur à l'université Paris8. Mon directeur de thèse, enfin mon ex ! Car j'ai finalement décidé de ne
pas me réinscrire à la fac... Pas de sou... Mais je vais écrire différemment. Vous connaissez déjà le titre !