La crème " Any"
« Tu as regardé le soleil à travers une passoire ? »
C'était la question qui me poursuivait petite fille. J'étais en effet, rouquine et mon visage était tavelé de taches de rousseur, qui ressortaient encore plus, pendant les mois de soleil.
Toute petite, cela me vexait, et j'allais pleurer dans le giron de maman qui me disait alors : « Tu verras, quand tu seras grande, on ne te dira plus tout cela et tu seras très jolie. Promis ma fille ! » Mais cela ne me consolait pas.
Maman achetait des tisanes et autres produits qui étaient à ce moment distribués et vendus par un herboriste.
Ce magasin faisait le coin de la rue et sa boutique se distinguait par une belle devanture de bois bleu foncé et des lettres peintes dans une jolie écriture anglaise, cernée de fleurs, de plantes, de graines et d'oiseaux de toutes les couleurs.
En entrant, des clochettes tintinnabulaient des sons clairs et joyeux. Des comptoirs et des meubles de métier offraient aux regards des tiroirs avec le nom du produit. Mais déjà celui-ci se découvrait aux regards par l'intermédiaire de la petite planchette de verre fixée sur le devant.
Des bocaux de verre remplis de bonbons, d'herbes, d'épices, emplissaient d'un parfum envoûtant la boutique. Il y avait aussi tout le matériel de maquillage pour les dames du coin, ainsi que des parfums, eaux de Cologne et poudres de toutes sortes.
Mais il y avait dans un coin de ce magasin un endroit qui m'attirait, c'était celui des onguents et autres crèmes, fabriqués par l'herboriste lui-même et j'avais repéré parmi ces crèmes, une qui s'appelait la crème « Any ». Selon la publicité, elle permettait d'effacer les taches de rousseur ! En plus, elle s'appelait comme moi, cela ne pouvait que marcher, n'est-ce pas ? Mais, le prix en était élevé et je n'avais pas de sous pour l'acheter.
Alors dans les jours qui suivirent, je fus particulèrement aidante. Je voulais faire la vaisselle, je voulais faire les courses, je voulais repasser, je voulais être la première en classe, je voulais, je voulais... Maman s'est doutée que je voulais m'acheter cette crème ; elle joua le jeu et me récompensa en me donnant pour mes petits travaux quelques sous, que je mis de côté. Le jour où j'atteignis la somme pour acheter la crème, le prix avait augmenté ! Devant mes pleurs, l'herboriste me donna la crème avec le prix ancien.
Chaque jour, je me barbouillais le visage de cette crème. Mais rien ne se passait. Les taches de rousseur ne disparaissaient pas à mon grand désespoir. Mon amie Claudette se moquait de mon visage poisseux et maman riait bien de ma déconvenue. « Ce n'est qu'un attrape nigaud, ma pauvre fille ! Que tu es bête ! »
J'ai grandi, et comme maman me l'avait dit, je me suis aperçue que mon visage ne déplaisait pas... J'appris aussi que mon amie d'enfance se mouchetait de taches de rousseur au moment du maquillage... Car c'était la mode et Brigitte Barbot arborait des taches de rousseur...
Alors, j'ai laissé le tube de crème Any dans un coin. Aujourd'hui, j'ai toujours des taches de rousseur ! Je les trouve très jolies !